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# Quand aider devient décider à la place de l’autre : où commence la dépossession ?Protection, accompagnement, institutions : qui décide de ce qui est bon pour nous

il y a 7 minutes
8 min de lecture

Quand aider devient décider à la place de l’autre : où commence la dépossession ?

Protection, accompagnement, institutions : qui décide de ce qui est bon pour nous ?

À quel moment aider quelqu’un signifie-t-il encore l’aider ?

Et à quel moment commence-t-on à décider à sa place ?


Cette question peut sembler simple. Pourtant, elle touche à l’un des enjeux les plus fondamentaux de l’accompagnement social : le pouvoir.

Car lorsqu’une personne est considérée comme vulnérable, fragile, en difficulté ou incapable de faire seule, il devient très facile de considérer que quelqu’un d’autre doit décider pour elle.

Et au départ, l’intention peut être parfaitement légitime.

Protéger.

Éviter une souffrance.

Prévenir un danger.

Soutenir.

Faire ce que l’on pense être le mieux.

Mais une question essentielle demeure :

Qui décide de ce qui est « le mieux » pour l’autre ?

Et surtout :

à partir de quel moment la protection devient-elle une prise de pouvoir ?


Aider n’est pas décider

Il est important de faire une distinction.

Dire que l’accompagnement peut devenir une forme de prise de pouvoir ne signifie évidemment pas que toute protection est mauvaise.

Il existe des situations dans lesquelles intervenir est nécessaire.

Il existe des situations dans lesquelles protéger est indispensable.

Mais aider, protéger et décider ne sont pas synonymes.

Aider quelqu’un, c’est lui apporter des ressources.

Protéger quelqu’un, c’est parfois intervenir lorsqu’un danger existe.

Mais décider à la place de quelqu’un, c’est autre chose.

À partir du moment où je décide pour toi, je ne suis plus seulement en train de t’aider.

Je prends une partie de ton pouvoir.

Et le plus troublant est que cette frontière peut être franchie avec les meilleures intentions du monde.


Le paradoxe de l’accompagnement

Le mot « accompagnement » mérite d’ailleurs que l’on s’y arrête.

Accompagner quelqu’un signifie normalement marcher avec lui.

Pas marcher à sa place.

Pas choisir sa destination.

Pas lui expliquer ce qu’il doit vouloir.

Pourtant, dans les institutions, cette frontière peut progressivement disparaître.

On parle d’accompagnement.

Mais derrière ce mot peuvent se cacher une succession de décisions prises pour la personne :

ses besoins sont définis,

ses priorités sont établies,

ses objectifs sont fixés,

son parcours est organisé,

et parfois même, sa propre situation est interprétée à sa place.

La personne accompagnée risque alors de devenir spectatrice de décisions qui concernent pourtant directement sa propre vie.

Et c’est là que quelque chose se renverse.

L’accompagnement, qui devrait permettre à une personne de retrouver du pouvoir, peut parfois contribuer à lui en retirer.


Les bonnes intentions ne suffisent pas

C’est probablement l’un des points les plus difficiles à accepter.

Nous avons tendance à penser :

« Mais enfin, ces professionnels veulent aider. »

Oui.

Bien sûr.

Et justement.

La question n’est pas de savoir si les professionnels sont « gentils » ou « méchants ».

La question est :

Que produit le système dans lequel ils travaillent ?

Un système peut produire de la dépossession sans que les individus qui le composent aient personnellement l’intention de déposséder qui que ce soit.

Un travailleur social peut être profondément humain.

Un enseignant peut vouloir sincèrement aider un enfant.

Un médecin peut vouloir protéger son patient.

Un professionnel de la protection de l’enfance peut être sincèrement convaincu d’agir dans l’intérêt d’un enfant.

Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à garantir les bons effets.

C’est précisément parce que les intentions peuvent être bonnes qu’il faut être capable d’interroger les mécanismes.


Qui définit l’intérêt de l’autre ?

Prenons une expression que nous utilisons énormément :

« l’intérêt de l’enfant ».

Sur le papier, cela semble évident.

Dans la réalité, beaucoup moins.

Car l’intérêt de l’enfant doit être interprété.

Et celui qui interprète possède nécessairement un pouvoir.

Alors posons-nous les questions :

Qui définit ce qui est bon pour l’enfant ?

Les parents ?

L’enfant lui-même ?

Le professionnel ?

Le juge ?

L’institution ?

La société ?

Et que se passe-t-il lorsque ces visions sont différentes ?

À ce moment-là, le sujet dépasse largement la question de la bonne intention.

Il devient une question de pouvoir :

qui possède la capacité de définir la réalité de l’autre ?

L’autonomie ne peut pas être seulement un objectif

Il existe une contradiction que l’on retrouve dans de nombreux dispositifs d’accompagnement.

On demande aux personnes de devenir autonomes…

tout en décidant beaucoup de choses à leur place.

On leur demande de reprendre confiance…

tout en leur expliquant ce qu’elles doivent faire.

On leur demande d’être actrices de leur parcours…

tout en construisant ce parcours pour elles.

Mais l’autonomie ne peut pas être uniquement un objectif inscrit dans un projet d’accompagnement.

L’autonomie doit pouvoir s’exercer.

Et exercer son autonomie signifie parfois se tromper.

Faire un mauvais choix.

Dire non.

Ne pas être d’accord avec le professionnel.

Prendre une direction que le professionnel n’aurait pas choisie.

C’est justement là que l’accompagnement devient difficile.

Car accompagner quelqu’un dans son autonomie signifie accepter qu’il puisse faire un choix différent du nôtre.


Le professionnel n’est pas propriétaire de la vérité

Dans les métiers de l’humain, le professionnel possède des connaissances, une formation, une expérience, des outils et parfois une autorité légale.

Mais cela ne signifie pas qu’il possède la vérité sur la vie de l’autre.

Pourtant, plus une personne est institutionnalisée, plus la parole professionnelle peut prendre du poids.

Une évaluation peut avoir des conséquences.

Un écrit peut circuler.

Une analyse peut être reprise par d’autres professionnels.

Et progressivement, une interprétation peut finir par devenir une réalité institutionnelle.

C’est pourquoi il faut être extrêmement vigilant sur la différence entre :

« voici ce que j’observe »

et

« voici qui est cette personne ».

Une observation peut être discutée.

Une étiquette peut devenir enfermante.


Quand le protocole remplace le discernement

Au fil de mon parcours professionnel, j’ai également été confrontée à cette question : que se passe-t-il lorsque les procédures prennent progressivement la place du discernement ?

Les protocoles ont leur utilité.

Ils peuvent cadrer les pratiques, protéger les professionnels et les personnes accompagnées, éviter certaines dérives.

Mais une situation humaine n’entre jamais parfaitement dans une case.

Lorsqu’on commence à appliquer une procédure à une personne plutôt qu’à regarder réellement cette personne, on risque de faire exactement l’inverse de ce que l’on voulait faire.

On ne regarde plus l’humain.

On regarde le dossier.

La case.

Le critère.

Le risque.

Le protocole.

Et une question essentielle disparaît :

« Qu’est-ce qui est réellement en train de se passer ici ? »

Dans ce tumulte, nous, travailleurs sociaux nous trouvons dans l'incapacité de nous poser, de réfléchir, de mettre les choses à plat, là où il y a encore 20 ans nous pouvions encore le faire.


Protéger peut aussi signifier prendre le pouvoir

Nous avons énormément valorisé la protection au sein de notre société.

Et c’est évidemment nécessaire.

Mais nous parlons beaucoup moins du pouvoir contenu dans le fait de protéger quelqu’un.

Celui qui protège possède un pouvoir sur celui qui est protégé (c'est souvent inconscient et heureusement, sinon cela poserait d'autres questions!).

Ce pouvoir peut être légitime.

Mais il doit rester questionnable.

Sinon, la personne protégée peut progressivement devenir dépendante de celui qui la protège.

Et nous retrouvons alors un paradoxe :

plus on veut rendre quelqu’un autonome, plus on peut parfois l’habituer à être pris en charge.

C’est une question qui dépasse largement le travail social.

Elle concerne la santé.

L’éducation.

La famille.

Les institutions.

Et même nos relations personnelles.

Et pour les jeunes, nous pouvons aller plus loin: si il a pris l'habitude avec ses parents, d'être "pris en charge", quelle certitude avons nous que nous n'avons pas construit des adultes en devenir incapables de se prendre en mains car tout simplement pas habitués à le faire.


Et si nous avions parfois peur de la liberté des autres ?

Acceptons-nous réellement la liberté de l’autre ?

Car accepter la liberté de quelqu’un, c’est accepter qu’il puisse se tromper.

Refuser notre conseil.

Faire un choix que nous considérons comme mauvais.

Prendre un risque.

Ou simplement ne pas vivre comme nous pensons qu’il devrait vivre.

Et cela peut être extrêmement inconfortable.

Alors parfois, sous couvert de protection, nous cherchons surtout à supprimer l’incertitude.

Nous voulons être certains que l’enfant va bien.

Certains que le parent fait ce qu’il faut.

Certains que la personne accompagnée prend la bonne décision.

Mais la vie humaine ne nous donnera jamais cette certitude.


Le véritable sujet : le pouvoir

Alors peut-être que la vraie question n’est finalement pas :

« Faut-il aider ? »

Bien sûr qu’il faut aider.

La vraie question est :

« Comment aider sans confisquer le pouvoir de l’autre ? »

Cette question change tout.

Parce qu’elle nous oblige à regarder notre propre posture.

Nos institutions.

Nos pratiques.

Nos certitudes.

Et surtout notre rapport au pouvoir.

Le véritable accompagnement devrait commencer par quelque chose de très simple :

considérer que la personne reste capable de penser, de comprendre et de participer aux décisions qui la concernent.

Même lorsqu’elle est vulnérable.

Même lorsqu’elle est en difficulté.

Même lorsqu’elle fait des erreurs.

Même lorsqu’elle ne correspond pas à ce que nous attendions.

Car si notre réponse à la vulnérabilité consiste systématiquement à retirer du pouvoir…

nous risquons de fabriquer exactement ce que nous prétendons combattre :

de la dépendance.


Cette réflexion est au cœur de mon livre L’Imposture du social

Cette question du pouvoir, de l’accompagnement et du fonctionnement institutionnel traverse directement mon livre, L’Imposture du social.

Après vingt ans passés dans le social, dans des structures aussi différentes que les centres sociaux, l’Aide sociale à l’enfance, l’addictologie, la Mission locale, le SESSAD ou encore l’insertion des gens du voyage, j’ai voulu témoigner d’une réalité de terrain que l’on préfère parfois ne pas regarder.

Je n’ai pas écrit ce livre pour accuser individuellement les professionnels.

Je l’ai écrit pour questionner un système.

Pour comprendre comment des professionnels qui veulent aider peuvent parfois se retrouver pris dans des logiques institutionnelles qui éloignent progressivement l’accompagnement de sa finalité première.

Et surtout pour poser une question qui me paraît essentielle :

Peut-on réellement prétendre aider l’autre si l’on ne lui reconnaît plus la capacité de participer à sa propre vie ?

Le livre est un témoignage de terrain, mais aussi une invitation à regarder le système en face et à réfléchir à ce que devrait réellement être le social.

📖 Commander L’Imposture du social

Le livre est disponible en version papier ainsi qu’en PDF sur TheBookEdition.



Alors, qu’est-ce qu’un véritable accompagnement ?

Peut-être que nous devons finalement réapprendre quelque chose.

Nous avons besoin de protection.

Nous avons besoin d’institutions.

Nous avons besoin de professionnels.

Nous avons besoin de solidarité.

Mais nous avons également besoin de contre-pouvoirs.

De professionnels capables de reconnaître leurs propres limites.

D’institutions capables de rendre des comptes.

Et surtout, nous devons ne jamais oublier une chose :

la personne que nous accompagnons n’est pas notre projet.

C’est sa vie.

Le véritable accompagnement commence peut-être précisément là :

au moment où nous acceptons de ne pas savoir à la place de l’autre ce qui est bon pour lui.

Aider quelqu’un, ce n’est pas nécessairement lui donner une direction.

Parfois, c’est simplement lui permettre de retrouver suffisamment de pouvoir pour choisir lui-même.

Alors finalement, la question n’est peut-être pas :

« Comment pouvons-nous mieux décider pour les autres ? »

Mais :

« Comment pouvons-nous créer les conditions pour qu’ils puissent davantage décider par eux-mêmes ? »

Parce que protéger quelqu’un…

sans jamais lui rendre son pouvoir…

ce n’est peut-être pas vraiment l’émanciper.

Et c’est peut-être là que commence la véritable réflexion sur ce que devrait être un accompagnement humain.

 
 
 

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