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LA FOLIE NOUS GAGNE-T-ELLE ?

il y a 11 minutes
10 min de lecture

J'ai parfois (souvent!) l'impression de vivre dans un asile psychiatrique à ciel ouvert…


Depuis quelques années, je regarde notre société évoluer avec un sentiment de plus en plus difficile à ignorer : quelque chose ne tourne plus rond.

Non, je ne parle pas simplement des crises politiques, économiques, sociales ou sanitaires qui se succèdent. Je parle de ce qui semble se produire dans les esprits. De cette étrange atmosphère collective dans laquelle nous évoluons, où les certitudes remplacent les réflexions, où les émotions prennent le pas sur le discernement et où la recherche de vérité semble parfois avoir laissé place à une recherche désespérée de réponses toutes faites.

J'ai parfois l'impression de vivre dans un asile psychiatrique à ciel ouvert.

Et le plus troublant, c'est que chacun semble persuadé d'être parfaitement lucide.

Je vois des familles se déchirer, des amitiés se briser, des groupes se fragmenter, des communautés se diviser. Je vois des personnes passer d'une certitude à une autre, d'un sauveur à un autre, d'un discours à un autre, avec une conviction qui semble parfois totalement imperméable au doute.

Je vois des gens chercher désespérément quelqu'un à suivre, quelqu'un qui aurait compris, quelqu'un qui détiendrait enfin les clés de lecture d'un monde devenu trop complexe pour eux.

Et je me pose une question : sommes-nous en train de vivre une crise de société, ou assistons-nous également à une crise profonde de notre fonctionnement psychologique collectif ?


1. LE BESOIN PERMANENT D'UN SAUVEUR

Il suffit d'observer ce qui se passe autour de nous.

À chaque période de trouble, à chaque nouvelle crise, à chaque événement qui vient bousculer nos représentations, une mécanique semble se répéter : nous cherchons un sauveur.

Un homme providentiel. Une personnalité qui aurait compris ce que les autres n'ont pas compris. Un nouveau leader, un nouvel intellectuel, un nouveau lanceur d'alerte, un nouveau gourou à suivre.

Nous passons parfois d'une figure d'autorité à une autre avec une facilité déconcertante.

Hier, nous avions nos institutions, nos experts, nos représentants. Aujourd'hui, certains les rejettent en bloc, mais se précipitent vers d'autres figures auxquelles ils accordent une confiance parfois tout aussi aveugle.

Le problème n'est donc pas uniquement celui de l'autorité. C'est celui de notre rapport à l'autorité.

Pourquoi avons-nous autant besoin que quelqu'un pense à notre place ?

Pourquoi ressentons-nous le besoin de nous rattacher à une personnalité, à un mouvement, à une communauté, pour nous sentir légitimes dans notre compréhension du monde ?

Et surtout, pourquoi sommes-nous si nombreux à confondre une personne qui nous apporte des réponses (qui vont dans notre sens) avec une personne qui détient nécessairement la vérité ?

Remplacer une autorité par une autre ne signifie pas forcément s'émanciper.

Parfois, nous ne faisons que changer de maître.


2. DES FAMILLES AUX COMMUNAUTÉS : LA GRANDE FRAGMENTATION HUMAINE

Ce qui me frappe particulièrement depuis ces dernières années, ce n'est pas seulement la division politique ou idéologique. C'est la manière dont cette division s'infiltre partout, jusque dans les espaces qui devraient normalement constituer nos lieux de sécurité et de stabilité. Notre intimité.

Les familles se déchirent. Les amitiés se brisent. Les groupes se fragmentent. Les communautés se divisent.

On ne se parle plus parce qu'on ne vote pas pareil. On s'éloigne parce qu'on ne partage pas la même religion, la même spiritualité, la même lecture du monde ou la même interprétation d'un événement.

Des années de relations peuvent parfois être balayées parce que deux personnes ne parviennent plus à supporter leurs différences de pensée.

Mais qu'est-ce que cela révèle de notre état collectif ?

Depuis quand avons-nous décidé que l'amour, l'amitié, la solidarité ou le lien humain devaient être conditionnés à une conformité intellectuelle ou idéologique ?

Nous avons progressivement transformé nos appartenances en territoires de confrontation.

Il faut être du bon côté, avec les bonnes personnes, défendre les bonnes idées, utiliser les bons mots et surtout ne pas franchir certaines lignes invisibles.

Et lorsque quelqu'un ose questionner le discours de son propre groupe, il devient parfois un traître, un ennemi, un vendu ou un être qui n'aurait pas encore suffisamment évolué.

C'est particulièrement frappant dans certains espaces qui se revendiquent pourtant de la liberté, de l'éveil des consciences et de l'émancipation.

Nous dénonçons les divisions, mais nous les reproduisons.

Nous dénonçons les mécanismes de domination, mais nous en reconstruisons de nouveaux.

Nous prétendons vouloir sortir des conditionnements, mais nous nous enfermons dans d'autres systèmes de croyances.

À quel moment avons-nous perdu la capacité de rester en relation avec quelqu'un qui ne pense pas comme nous ?


3. LE NOUVEAU MARCHÉ DU SALUT : QUAND L'ÉVEIL DEVIENT UNE NOUVELLE CROYANCE

Il y a un autre phénomène que j'observe et qui mérite, selon moi, une attention particulière.

À côté des appartenances politiques, religieuses et idéologiques traditionnelles, nous voyons se développer toute une multitude de discours spirituels, ésotériques et pseudo-psychologiques qui prétendent apporter des réponses à une humanité en quête de sens.

Je ne parle évidemment pas de la spiritualité en elle-même, ni de la liberté de chacun de chercher un sens à son existence.

Je parle de cette multiplication de discours qui semblent parfois emprunter au New Age un mélange de concepts psychologiques, de spiritualité, de développement personnel et de promesses de transformation intérieure.

On entend parler de vibrations, de fréquences, d'énergies, d'éveil, de dimensions supérieures, de personnes qui seraient plus ou moins conscientes, de ceux qui auraient compris et de ceux qui seraient encore endormis.

Certains discours construisent même une nouvelle hiérarchie entre les êtres humains : les éveillés et les endormis, les conscients et les inconscients, ceux qui auraient accès à une vérité supérieure et ceux qui seraient incapables de la percevoir.

Mais derrière cette apparente recherche d'élévation, ne retrouve-t-on pas parfois les mêmes mécanismes de distinction, de supériorité et d'appartenance que ceux que nous prétendons vouloir dépasser ?

Le vocabulaire change. Les mécanismes peuvent rester les mêmes.

Et c'est là que le phénomène devient intéressant.

Pourquoi, dans une période de grande instabilité sociale, politique, économique et psychologique, certains discours promettant une compréhension totale du monde rencontrent-ils un tel écho ?

Pourquoi avons-nous autant besoin de croire que nous appartenons à une catégorie particulière de personnes qui auraient compris quelque chose que les autres ignorent ?

Est-ce une manière de retrouver une maîtrise symbolique sur un monde qui nous échappe ?

Est-ce une réponse à la perte de confiance dans les institutions, les autorités traditionnelles et les récits collectifs ?

Est-ce une tentative de donner du sens à une succession d'événements anxiogènes ?

Ces questions méritent d'être posées sans mépris et sans caricature.

Car le besoin de sens est profondément humain.

Mais il existe une différence fondamentale entre chercher du sens et s'enfermer dans un système de croyances qui ne tolère plus aucune remise en question.

L'éveil ne devrait jamais devenir un statut social.

La spiritualité ne devrait jamais servir à établir une supériorité sur les autres.

Et le développement personnel ne devrait jamais devenir une nouvelle forme de conditionnement.

On peut parfaitement sortir d'une croyance pour entrer dans une autre, tout en étant persuadé de s'être libéré.

C'est peut-être l'un des pièges les plus subtils de notre époque.


4. L'ÉMOTION A-T-ELLE PRIS LE POUVOIR SUR LA RAISON ?

Nous vivons dans un environnement où tout doit provoquer une réaction immédiate.

Il faut s'indigner, réagir, commenter, partager, dénoncer, soutenir, condamner.

Tout devient urgent. Tout devient grave. Tout devient personnel.

Les réseaux sociaux amplifient cette mécanique en récompensant souvent les contenus qui suscitent les réactions les plus fortes.

La colère rassemble. La peur mobilise. L'indignation fidélise.

Mais que reste-t-il de notre capacité à prendre du recul ?

Que reste-t-il du temps nécessaire pour vérifier une information, confronter plusieurs sources, reconnaître une incertitude ou simplement dire : « Je ne sais pas » ?

Nous avons parfois remplacé la réflexion par la réaction.

Or, une émotion est une information sur ce que nous ressentons. Elle n'est pas, à elle seule, une preuve de la réalité extérieure.

Être en colère ne signifie pas nécessairement avoir raison.

Être convaincu ne signifie pas nécessairement avoir compris.

Et ressentir profondément quelque chose ne dispense jamais de l'examiner.


5. LA PEUR DE L'INCERTITUDE : POURQUOI AVONS-NOUS TANT BESOIN DE CROIRE ?

L'être humain supporte difficilement le vide.

Ne pas savoir est inconfortable. Ne pas maîtriser les événements est anxiogène. Vivre dans un monde complexe, imprévisible et parfois profondément injuste peut devenir épuisant.

Alors nous cherchons des explications.

Des responsables. Des coupables. Des solutions simples. Des récits cohérents.

Nous voulons comprendre immédiatement ce qui se passe et savoir de quel côté nous devons nous placer.

Mais le réel est rarement aussi simple.

Il est complexe, contradictoire, parfois inconfortable. Il exige de la patience, de la documentation, de la nuance et l'acceptation de ne pas toujours avoir de réponse.

C'est précisément dans cet espace que peuvent prospérer les discours simplificateurs, les personnalités charismatiques et les mécanismes d'emprise.

Plus notre besoin de certitude est fort, plus nous risquons de devenir vulnérables à ceux qui prétendent pouvoir nous la fournir.

La lucidité ne consiste pas à remplacer une croyance par une autre.

Elle consiste aussi à accepter de remettre en question ce que nous pensions savoir.


6. NOUS NE SUPPORTONS PLUS LA CONTRADICTION

C'est peut-être l'un des symptômes les plus inquiétants de notre époque.

La contradiction est devenue difficile à supporter.

Nous voulons être entendus, mais sommes-nous encore capables d'écouter ?

Nous voulons que nos opinions soient respectées, mais respectons-nous réellement le droit des autres à penser différemment ?

Nous revendiquons la liberté d'expression, mais sommes-nous prêts à entendre une parole qui dérange nos propres convictions ?

Il existe une différence fondamentale entre contester une idée et vouloir faire taire celui qui l'exprime.

Une société qui ne sait plus organiser la contradiction sans basculer dans l'affrontement perd progressivement une partie de sa capacité à penser collectivement.

Et cette incapacité ne concerne aucun camp en particulier.

Elle traverse les familles, les amitiés, les milieux professionnels, les communautés, les espaces militants et les discussions publiques.

Nous semblons parfois préférer avoir raison ensemble plutôt que chercher à comprendre séparément.


7. UNE SOCIÉTÉ EN QUÊTE DE REPÈRES, OU UNE SOCIÉTÉ QUI NE SUPPORTE PLUS LE VIDE ?

Je fais ici une hypothèse : nous sommes peut-être confrontés à une crise qui dépasse largement les clivages politiques.

Une crise du sens. Une crise de la confiance. Une crise de l'appartenance. Une crise de notre rapport à la réalité et à l'Autre.

Lorsque les repères collectifs s'effondrent ou perdent leur crédibilité, les individus cherchent d'autres points d'ancrage.

Certains les trouvent dans un parti politique, d'autres dans une religion, une communauté spirituelle, un mouvement alternatif, une personnalité médiatique ou un groupe qui partage leurs convictions.

Ces appartenances peuvent être structurantes et positives. Elles peuvent créer du lien, de la solidarité et permettre de ne plus se sentir seul.

Mais elles peuvent aussi devenir des refuges identitaires dans lesquels la contradiction est vécue comme une menace.

Et lorsque l'appartenance devient plus importante que la recherche de vérité, le discernement peut progressivement disparaître.

Nous ne cherchons plus nécessairement à comprendre le monde : nous cherchons à confirmer que notre groupe a raison.

Nous ne cherchons plus à rencontrer l'autre : nous cherchons à savoir s'il appartient à notre camp.

Nous ne construisons plus des relations autour de ce qui nous rassemble : nous les organisons autour de ce qui nous sépare.

C'est une évolution profondément préoccupante, car une société ne tient pas uniquement par ses institutions. Elle tient aussi par sa capacité à préserver des liens humains malgré les désaccords.

Et si nous étions en train de reproduire, sous de nouvelles formes, les mécanismes mêmes dont nous prétendons nous être libérés ?

Nous rejetons les dogmes, mais nous en créons de nouveaux.

Nous rejetons les gourous, mais nous en suivons d'autres.

Nous dénonçons la manipulation, mais nous devenons parfois imperméables à toute contradiction.

Nous revendiquons la liberté, mais nous excluons ceux qui pensent différemment.

Nous cherchons l'éveil, mais nous construisons parfois de nouvelles formes d'aveuglement.


8. COMMENT NE PAS DEVENIR FOU DANS UN MONDE QUI SEMBLE PERDRE LA RAISON ?

Voilà peut-être la question la plus importante.

Comment continuer à vivre, à penser, à construire, à aimer et à agir lorsque nous avons parfois le sentiment que tout se délite autour de nous ?

Je crois qu'il faut commencer par reprendre possession de notre propre espace mental.

Ne pas se laisser aspirer par chaque polémique.

Ne pas ressentir l'obligation de prendre position sur chaque événement.

Ne pas confondre engagement et agitation permanente.

Ne pas faire de notre colère une identité.

Ne pas transformer notre besoin de vérité en dépendance à ceux qui prétendent la détenir.

Et surtout, réapprendre à faire preuve de discernement.

Cela suppose de prendre de la distance, de croiser les informations, de confronter les points de vue, de reconnaître nos propres biais et d'accepter parfois de changer d'avis.

Cela suppose également de préserver des espaces de vie qui ne soient pas entièrement occupés par le conflit, l'information et l'indignation.

Nous ne pouvons pas contrôler tout ce qui se passe dans le monde. En revanche, nous pouvons encore choisir ce à quoi nous accordons notre attention.

De la même manière que vous choisissez ce que vous mangez chaque jour, choisissez ce qui rentre dans votre cerveau !

Votre attention est une ressource. Votre capacité de réflexion est précieuse. Ne les abandonnez pas au premier discours qui vous procure le sentiment rassurant d'avoir enfin compris.


9. ET SI LE VÉRITABLE PROBLÈME ÉTAIT NOTRE INCAPACITÉ À PENSER PAR NOUS-MÊMES ?

Je ne prétends pas détenir toutes les réponses. Je ne prétends pas être immunisée contre les erreurs, les biais ou les contradictions.

Mais je refuse de considérer comme normal le fait de déléguer continuellement notre pensée à d'autres.

Je refuse de croire que l'émancipation consiste simplement à changer de camp, de gourou ou de récit dominant.

Je refuse de confondre appartenance et liberté.

Nous avons besoin de liens, de solidarité, de débats, de confrontations et de collectifs. L'être humain ne se construit pas seul.

Mais un collectif qui exige l'abandon du discernement individuel n'est plus nécessairement un espace d'émancipation.

Il peut devenir un espace de dépendance.

Le plus inquiétant n'est peut-être pas que nous ne soyons plus d'accord sur rien.

C'est que nous ne soyons même plus capables de rester humains lorsque nous ne sommes pas d'accord.

Alors, la folie nous gagne-t-elle ?

Peut-être que la question mérite d'être posée autrement.

Sommes-nous encore capables de prendre du recul sur nous-mêmes ? Sommes-nous encore capables de reconnaître nos propres mécanismes d'aveuglement ? Sommes-nous encore capables de supporter que quelqu'un ne pense pas comme nous sans chercher à le disqualifier ?

Car le danger n'est pas seulement de se tromper.

Le danger est de ne plus être capable d'envisager que l'on puisse se tromper.

Et si nous voulons réellement retrouver notre liberté, il va falloir commencer par là.

Ne cherchez pas un nouveau sauveur. Ne cherchez pas un nouveau maître à penser. Ne cherchez pas quelqu'un qui vous dira quoi croire.

Apprenez à penser. Apprenez à douter. Apprenez à questionner, y compris ceux avec lesquels vous êtes d'accord.

Ne laissez personne confisquer votre capacité de discernement.

Et surtout, ne sacrifiez pas vos relations humaines sur l'autel de vos convictions.

Nous pouvons être profondément différents sans devenir des ennemis.

Nous pouvons nous opposer sans nous détruire.

Nous pouvons douter sans nous perdre.

Nous pouvons chercher ensemble sans avoir besoin de suivre aveuglément quelqu'un.

Le bien-être sans conscience produit de l'obéissance. La lucidité, elle, ouvre des portes.

Et dans une époque où tant de personnes semblent chercher désespérément quelqu'un à suivre, peut-être que le geste le plus subversif consiste simplement à retrouver sa propre capacité à penser.

La véritable émancipation ne commence pas lorsque nous trouvons quelqu'un à suivre. Elle commence lorsque nous n'en avons plus besoin pour penser.


Et si le plus grand danger de notre époque n'était pas de ne plus savoir qui croire, mais d'avoir perdu notre capacité à penser par nous-mêmes ?

 
 
 

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